 Interview avec Le Matin Forum du 10.12.2007
LE MATIN FORUM : Pourquoi le bureau politique de l'USFP a-t-il choisi ce timing pour demander le départ d'El Yazghi ?
Abdelouahed Radi : Je crois qu'il n'y a pas eu de choix d'un timing précis. C'est le déroulement naturel des événements qui a fait que le débat que nous avons eu au sein du parti depuis plusieurs semaines s'est terminé par cette décision. Ce n'était pas programmé, mais simplement la maturation des choses. Le début de la crise a commencé pendant la préparation des élections. Le problème de choix des candidats, des listes et circonscriptions. Nous avons pu surmonter ces problèmes et établir nos listes.
Par contre, les résultats du 7 septembre étaient un grand choc pour les militants, sympathisants et les Marocains en général. Depuis que l'USFP existe, cela fait presque cinquante ans, le parti a connu beaucoup d'épreuves. Ensuite, il a connu des succès. Le grand succès politique, c'est le projet et le programme de l'USFP, à savoir la démocratie, les droits de l'homme, le développement et la solidarité.
Ce sont des principes que nous avons défendus pendant des dizaines d'années. C'est une grande satisfaction pour nous que tout le monde adhère maintenant à la démocratie. Et la deuxième satisfaction est d'avoir gagné les élections de 1997 puisque nous étions le premier parti, puis de 2002 où nous étions également en tête. Et voilà qu'en 2007, on descend à la cinquième place. Ce n'est pas fait pour réjouir n'importe quel militant.
Donc, les causes du mécontentement sont là. C'est le premier choc que nous vivons, c'est pour cela qu'il est dur.
On a l'impression que le parti fait porter toute la responsabilité de cet échec à Elyazghi. Pourquoi pas une démission collective du bureau politique, de telle sorte que la responsabilité soit assumée par tout le monde ?
Nous sommes tous responsables. C'est vrai que lorsque nous avons dressé les listes des candidats aux élections aux niveaux local et national, elles ont été approuvées par l'ensemble des membres du bureau politique et par le conseil national. La responsabilité est collective et partagée par les deux institutions.
Le problème de la focalisation sur Elyazghi vient de la constitution du gouvernement et non pas des élections. Car le conseil national a délégué ses pouvoirs au bureau politique, qui a confié les négociations à Elyazghi.
C'est ce dernier qui a négocié les conditions d'entrée au gouvernement. Or, les membres du bureau politique se sont demandé pourquoi l'USFP, qui a un siège de moins que le RNI se retrouve avec cinq portefeuilles, alors que le RNI en a pris sept, plus la présidence de la Chambre des représentants. Le fait d'avoir un seul siège de plus donne-t-il tous ces avantages ? Aussi, notre ami de la Koutla, l'Istiqlal, en a eu dix plus le poste de Premier ministre. Donc, les membres du bureau politique trouvent que c'est injuste. Elyazghi, avec une grande responsabilité politique et honnêteté intellectuelle, a dit au bureau politique qu'il se chargerait des négociations et qu'il serait prêt à en rendre compte.
Mais Elyazghi n'est plus au bureau politique ?
Nous n'avons pas quitté l'USFP. Elyazghi et moi, sommes toujours membres du bureau politique. Ce dernier a juste gelé ses activités au sein du bureau politique, jusqu'à la prochaine réunion du conseil national. Car, pour geler une action, il faut d'abord y être. Par ailleurs, les camarades ont estimé qu'il fallait sanctionner ; et puisque nous sommes à la tête du parti, c'est normal que nous soyons visés. Ce n'est pas une démission. Nous avons voulu faciliter les choses. Il y avait une tension dans le parti et je dirais même dans le pays. On a voulu détendre l'atmosphère et prendre sur nous-mêmes et puis il faudrait introduire la pratique de la sanction politique. Nous nous sommes auto-sanctionnés, on ne nous a pas sanctionnés, pour créer justement des traditions politiques saines. Personne ne m'a demandé de le faire, j'ai démissionné parce qu'Elyazghi l'a fait. Je me suis dit, un adjoint en l'absence d'un chef ne
sert à rien.
Ne portez-vous pas une partie de la responsabilité liée aux erreurs commises durant les négociations pour la formation du gouvernement ?
Je pense qu'il faut poser cette question à Mohamed El Yazghi. Moi, je n'ai pas pris part aux négociations. Et je resalue le courage d'El Yazghi qui a pris à son compte toute la responsabilité ayant trait à ce sujet. L'adjoint du premier secrétaire est un peu comme le vice-président aux Etats-Unis, il n'a aucune prérogative.
Il exécute les tâches que le président lui demande d'effectuer. Dans les statuts du parti, il n'y a pas de mention de prérogatives propres à l'adjoint, il remplace le premier secrétaire dans les réunions quand celui-ci est absent. Aussi, je n'ai pas demandé de rester car
je n'aime pas rester collé à un poste. Depuis que je suis au bureau politique, je n'ai jamais exigé d'avoir une responsabilité, on me demande toujours de la prendre.
N'y avait-il pas moyen de raisonner le premier secrétaire lors des négociations pour rectifier le tir?
El Yazghi a dit qu'il ne pouvait pas négocier à la fois avec le Premier ministre et 26 membres du Bureau politique. Ce n'était pas possible.
Car il aurait eu beaucoup de mal à satisfaire les avis de tout le monde.
Il a donc pris la responsabilité de le faire seul.
Ne pensez-vous pas que la crise que le parti vit actuellement est due à son changement de cap en acceptant une participation gouvernementale, dont il ne maîtrisait pas les enjeux ?
Ce qui a changé et dont on n'a pas conscience, ce sont les Marocains et la société marocaine. Le Maroc d'aujourd'hui n'est pas celui du siècle dernier. La problématique, c'est que la société se trouve dans une phase transitoire.
Les Marocains avaient des références et des valeurs traditionnelles. Maintenant, le Maroc commence à changer en allant vers la modernité qui impose de nouvelles références. Toutefois, ce n'est pas aussi simple, car il s'agit aussi d'une question d'éducation et de culture. Et les conditions de vie des Marocains les ont obligés, avant d'être prêts pour une nouvelle société, à quitter les repères de l'ancienne. Ils sont alors restés dans une situation d'apesanteur, ballottés entre les deux univers. Le monde entier connaît cette situation. Les Marocains méconnaissent la politique, puisqu'ils ne l'ont pas apprise. Par ailleurs, les citoyens ont perdu les références spirituelles et éthiques. La référence aujourd'hui, c'est tout ce qui est matériel ou pouvoir. Les militants USFP n'étaient pas comme cela, mais quand la plupart des gens le sont, on est forcément touché.
Aujourd'hui, il faut qu'on étudie l'évolution de la société marocaine, d'abord. Autrefois, les valeurs de sacrifice régnaient et les Marocains sympathisaient avec l'USFP, car ils y voyaient le défenseur de la démocratie et des droits de l'homme à une époque où ces valeurs étaient rares. Maintenant, tous les partis tiennent le même discours.
Mais, dans les faits, depuis dix années que l'USFP est au pouvoir, le résultat n'est pas reluisant.
Au contraire, ces dix années ont été les meilleures en acquis et je suis prêt à vous en donner les preuves qu'il faut. En politique, le Maroc n'a jamais connu autant d'avancées dans le domaine des libertés et des droits de l'homme.
Mais au sein même de l'USFP, vous avez toujours nié l'existence d'un courant qui s'appelle les nouveaux socialistes…
Personne n'a refusé ce courant. Mais, un courant ne se crée pas grâce au bon vouloir d'une poignée de personnes. Il faut qu'il ait un poids réel au sein du parti et dans le conseil national et son mot à dire. Ce n'est pas vrai que l'USFP est réfractaire aux courants, loin de là. Personne n'a écarté Mohamed El Gahs. Il a ses propres raisons que je respecte, mais il a choisi de démissionner du bureau politique, qui a refusé cette démission.
J'ai été parmi les personnes qui sont allées le convaincre pour revenir sur sa décision. Il faut arrêter de lancer des préjugés sans fondement.
Avez-vous le sentiment qu'il y a une crise grave
au sein de l'USFP aujourd'hui, et si c'est les cas, quelle en est la solution ?
C'est la démocratie. Quand il y a une crise dans un pays, on organise des élections anticipées et on donne la parole au peuple. C'est lui qui règle le problème. Le même schéma sera appliqué à l'USFP. Nous sommes en situation de crise et nous avons notre propre Parlement qui est le conseil national auquel nous allons référer et enfin le congrès qui est l'instance suprême, qui décidera si la décision du bureau politique était bonne ou pas, mais aussi sur celle d'Elyazghi. C'est, finalement, le congrès qui tranchera dans cette affaire.
La situation actuelle rappelle la démission de Youssoufi. A l'époque, un manifeste dit que la démarche démocratique n'a pas été respectée. Pourquoi le parti ne l'a pas pris en considération pour éviter la crise ?
Les camarades du bureau politique ont la même opinion. Il est vrai que le manfeste du 28 novembre 2003 n'a pas été appliqué, ce qui a provoqué, entre autres, la crise que nous vivons aujourd'hui.
Avez-vous oui ou non servi de go-between pour convaincre Elyazghi de partir ?
Quand j'ai vu qu'il y avait une tension, j'ai dit à Elyazghi entre nous et devant les autres que ceux qui nous ont portés
aux postes de premier secrétaire et de secrétaire adjoint sont bien ceux-là, et que si on sent qu'ils ne veulent plus qu'on reste, il faut qu'on s'en aille.
N'êtes-vous pas tenté personnellement de succéder à Elyazghi ?
Depuis que j'étais militant dans les années 1950 jusqu'à aujourd'hui, je n'ai jamais brigué une responsabilité quelconque.
On m'a toujours proposé et demandé. J'ai été d'abord chef de la section de la Jeunesse istiqlalienne avant l'indépendance ensuite à l'UNEM en tant que secrétaire général de la fédération de France, puis du Syndicat national de l'enseignement supérieur et puis tant d'autres responsabilités au gouvernement ou ailleurs.
Je n'ai jamais demandé à occuper ces postes, on m'a toujours demandé de
le faire.
Comment alors va se préparer ce conseil national, ainsi que les ambitions qui s'expriment ?
A mon avis, l'USFP a besoin de deux choses. Nous devons nous adapter au monde nouveau. Nous avons, donc, besoin au sein du parti d'une alternative pour remplacer ce qui existe. D'abord sur le plan organisationnel. Nous avons perdu les élections en partie parce que nous n'avions pas l'organisation qu'il fallait. Car, pour gagner, il faut être présent partout. Mais, faute de moyens financiers, nous ne le sommes pas.
Il y a des circonscriptions qui comprennent des villes et des campagnes ; et pour gagner les élections, il faut avoir une politique de proximité. Celle-ci a un prix et nous n'avons pas de quoi le payer. Il faut des locaux, des permanents, des équipements…Il y a beaucoup de régions au Maroc où nous ne sommes pas présents. C'est valable pour tout le monde, car aujourd'hui, la démocratie a un prix. Pour la construire, il faut en donner les moyens aux démocrates. C'est pour cela que l'Etat aide les partis.
Ce sont des moyens nécessaires, mais pas suffisants. Par ailleurs, les militants ne paient pas leurs cotisations. L'alternative doit être par région, secteur et unité de production. On a besoin, également, d'une alternative politique. Sur le plan idéologique, nous devons actualiser notre identité, dans un temps où tout le monde se targue d'être socialiste. Nous devons aussi avoir une vision de l'avenir, un projet et un programme. Pas seulement des promesses.
Nous devons donner aux Marocains une perspective. Nous devons les faire rêver, leur donner de l'espoir et de la motivation. Cela est très difficile, car il faut que les gens sortent de leur coquille quotidienne pour se projeter dans l'avenir.
Nous avons un problème de pauvreté, une situation qui fausse la démocratie et l'analphabétisme qui limite notre volonté de vouloir expliquer cette valeur.
Mais dans l'immédiat, que comptez-vous faire ?
Dans l'immédiat, nous devons trouver une solution aux problèmes dont je vous ai parlé. Nous avons besoin d'une alternative politique.
Vous voulez venir à l'USFP, mais pourquoi faire? Qu'est-ce que vous y cherchez? On va renouveler.
On ne va pas vous servir le même repas. Il ne suffit pas d'ouvrir la porte comme vous dites, mais il faut que les gens veuillent entrer. Nous avons besoin de gens qui veulent apporter quelque chose. Quand on ouvre les portes, on nous dit: «Vous faites venir n'importe qui et vous délaissez les militants».
Quand on les ferme, on nous dit : «Vous êtes une zaouïa». Je parlais de l'alternative, mais il y a aussi l'alternance. Il faut que le parti prépare une alternative politique et organisationnelle et il faut qu'il se prépare pour une alternance interne. Cette dernière, c'est justement le changement des gens, mais il faut que ce soit fait d'une manière démocratique et non artificielle.
Dans le sens d'un rajeunissement ?
Vous, vous parlez en ‘'termes biologiques'', alors que moi, je parle en termes politiques.
La démocratie, ce n'est ni l'âge ni le sexe, mais c'est la confiance et il faut se battre pour la mériter. Quand on est décidé et quand on a le souffle long, on traverse tous les obstacles. La politique c'est cela.
Il faut réussir malgré les obstacles. Si vous attendez qu'on vous balaie le terrain et qu'on vous mette un tapis avant de venir, c'est une autre question. Moi, je me souviens qu'en 1963, j'assistais à une université d'été à Aix-en-Provence et il y avait avec nous Jean Lacouture. On parlait du Moyen-Orient, du monde arabe, et de Jamal Abdennasser. Il commence par me dire que ce dernier n'a pas fait ceci, n'a pas réussi cela… Je lui ai répondu: «Mais monsieur Lacouture, comment voulez-vous qu'il puisse faire quelque chose alors qu'il est attaqué aujourd'hui par les Français, demain par les Israéliens…? Comment voulez-vous qu'il puisse se comporter avec toute cette agressivité tout autour? ». Il m'a dit : «En politique, il faut qu'il réussisse dans ces conditions, c'est la règle du jeu».
Est-ce que vous comptez demander des comptes à Mohamed Elyazghi concernant sa gestion financière?
On n'a pas de comptes à demander. Ce serait très facile à faire et c'est de la lâcheté. Sauf si vous parlez de quitus et là, il va en être question.
Nous sommes des gens civilisés. Quand il va partir en tant que premier secrétaire, il va y avoir une passation des pouvoirs à la fois politiques et financiers. Nous avons, en plus, quelqu'un qui est responsable des finances du parti et ce n'est pas Mohamed Elyazghi.
Pourquoi toujours cette malsaine suspicion ?!
Vous parlez de cette dernière décennie comme si l'USFP n'était pas au pouvoir. Pour vous, s'agit-il là d'un constat d'échec ?
Ce n'est pas vrai. Nous sommes dedans et nous assumons tout et pas seulement les réussites de dix ans. Le Maroc a beaucoup avancé. Il a progressé sur les plans politique et économique. Le revenu annuel par habitant actif est passé de 1.400 à plus de 2.000 dollars.
C'est une référence. Je dis que nous avons fait beaucoup de choses en dix ans. Vous croyez que le Marocain, qui vote dans un petit coin reculé de la campagne, pense à la sanction, comme vous dites? Il faut arrêter le populisme et la démagogie. Quand on a 63% des électeurs qui ne votent pas, il y a certains qui s'arrogent le droit de dire qu'ils n'ont pas voté pour protester. Ce n'est pas vrai. Les gens ne connaissent pas l'enjeu des élections. Ils ne savent pas que vous allez vers une institution qui s'appelle le Parlement pour légiférer, choisir un gouvernement… Quand on a la conjonction de la pauvreté et de l'ignorance, on ne peut pas appliquer la démocratie comme on l'espère.
Comment se fait-il que l'USFP ait perdu ses traditionnelles positions, par exemple, à Casablanca et Rabat ?
Nous avons des problèmes internes. On a parlé tout à l'heure de problèmes au niveau national, mais on en a au niveau local. Pour les élections, nous sommes obligés de choisir. Et choisir, c'est renoncer car quand on opte pour telle personne, on renonce à une autre. Alors si cette personne à laquelle on a renoncé n'a pas été suffisamment honnête, elle a fait campagne contre le candidat qu'on a choisi. C'est la morale des personnes qui est en cause et non pas le parti, dans ce cas de figure. On a vu des gens du parti faire campagne contre ce dernier pour des raisons personnelles. Que faire? Moi, je suis dans le parti et je voudrais être candidat aux élections. Si le parti en décide autrement, je dois m'y soumettre même si je considère cela comme étant injuste. Maintenant, c'est devenu tout à fait normal que quelqu'un quitte son parti et qu'il fasse campagne contre son propre camp. C'est cela qu'il faut dénoncer. J'ai dit que quand on a choisi les candidats, on n'a pas fait le bon choix. N'attendez pas de moi de vous dire que nous avions raison à 100% dans tout ce que nous avions fait. On a commis des erreurs.
Le Conseil national ne pourrait-il pas plutôt donner raison à Mohamed Elyazghi contre le reste du bureau politique ?
L'avenir de l'USFP sera ce qu'en feront les socialistes. A qui l'origine, nous allions devant le Conseil national pour examiner le rapport de la Commission d'évaluation des élections. C'était le principal point à l'ordre du jour. Maintenant, il y aura un autre point et qui sera peut-être le plus important et sera axé autour de ce qui s'est passé au bureau politique. Si le Conseil national soutient ce dernier dans ce qu'il a décidé, nous nous soumettrons.
S'il décide autre chose, il en sera de même, car nous sommes des démocrates. Mais je ne peux pas prédire ce qui sera fait exactement.
Sur le plan politique, ne considérez-vous pas que l'USFP a atteint son apogée avec une usure du pouvoir et qu'il lui serait plutôt bénéfique d'être dans l'opposition ?
On peut dire qu'un parti est usé par le pouvoir quand il a la majorité absolue, que tout le gouvernement est constitué de membres de ce parti, qu'il a les coudées libres et qu'il applique sa politique pour, à la fin, réussir ou échouer.
Le gouvernement de Abderrahmane Youssoufi comportait sept ministres de l'USFP. Est-ce que seuls ces sept ministres avaient le pouvoir au Maroc? Le Premier ministre avait-il tous les pouvoirs? Il avait des pouvoirs, mais il ne les avait pas tous. Le Parlement n'était pas à sa botte, avec plusieurs groupes, des avis et des positions qui divergent. Pouvait-il, avec six personnes et 600.000 fonctionnaires, changer tout le Maroc? Nous n'avions pas le pouvoir, mais une partie du pouvoir. Pour l'opposition, personne ne la choisit librement, mais elle est imposée. Un parti occupe l'opposition quand il ne peut pas faire autrement. A l'USFP, nous estimons que nous n'apporterons rien de nouveau si nous rallions l'opposition. Au moment où nous y étions, il y avait des raisons objectives. Il y avait de la répression et nous revendiquions la démocratie et les droits de l'homme. Nous avons milité pour tout cela. Allez voir le pourcentage de l'USFP dans le nombre de dossiers traités par l'IER. Sur ce plan-là, nous étions seuls et ce n'est plus le cas maintenant. Aujourd'hui, la mentalité des Marocains a changé. Nous avions un discours d'opposants et, au gouvernement, nous avons adopté celui des responsables et nous avons été accusés d'avoir changé de veste!
Pour le gouvernement actuel, nous avons choisi la participation critique. Si tout le gouvernement était issu de l'USFP, cela aurait pu être autre chose. Nous sommes quatre partis et ce n'est pas notre programme qui est appliqué et il se peut qu'un ministre décide des mesures dont le contenu ne nous convient pas. Il est alors de notre devoir d'essayer d'y introduire des amendements. Pour la loi de Finances, elle comporte une série d'articles et nous avons voté pour ceux dont le contenu nous convient, mais nous n'étions pas d'accord concernant le volet des impôts. Nous avons négocié et discuté et finalement nous nous sommes abstenus lors du vote.
Si le Conseil national entérinait la démission de Mohamed Elyazghi, est-ce que cela aurait une répercussion sur la participation de l'USFP au gouvernement ?
Je l'ai dit et je le répète: le parti a décidé de participer au gouvernement, l'actuel bureau politique soutient cette participation et nous avons un groupe parlementaire qui vote et appuie le gouvernement. Nous avons aussi des ministres qui sont membres du gouvernement avec la bénédiction et la volonté du parti. Le problème auquel vous faites référence ne nous est pas posé au niveau du bureau politique. Il n'y a pas de lien entre le gouvernement et la crise de l'USFP.
L'USFP, naguère, était un parti très présent sur le terrain, avec une forte capacité de mobilisation. Qu'est-ce qui a changé? D'un autre côté, pourquoi est-ce que votre parti n'a adopté aucun texte pour accompagner son passage de l'opposition au gouvernement, comme il lui arrivait de le faire dans les étapes décisives ?
Vous avez raison. Il nous fallait un document pour expliquer le passage de l'opposition au gouvernement, ses conditions, ses raisons… Pour la présence de l'USFP sur le terrain, notre parti avait, à une certaine époque, plusieurs communes où s'activaient nos militants. Avec le changement du mode de scrutin, nous avons perdu une grande partie de ces communes. C'est un mode de scrutin qui disperse plus qu'il ne rassemble. Avec 20% des voix dans une seule ville, il nous était possible de rafler tous les sièges du Conseil communal quand le système majoritaire était encore en vigueur. Maintenant, avec le même pourcentage, on gagne des sièges, mais nous n'avons pas la majorité. Pour les autres partis, l'USFP devient l'ennemi à abattre avec des alliances contre-nature. C'est pour cela, par exemple, que nous avons perdu Fès, Oujda, Meknès, Kénitra, Casablanca, Agadir… Il y a aussi d'autres aspects à prendre en considération dans ce sens. La société marocaine évolue. A une certaine époque, l'évolution était inscrite dans l'ordre des choses et elle était acceptée par tout le monde. Aujourd'hui, cela a changé et le pragmatisme a fini par prendre le dessus, y compris chez les militants de l'USFP, qui ont grandi dans le même climat. Il ne faut pas oublier non plus ceux de nos militants les plus actifs qui sont morts et cela compte aussi. On a perdu bon nombre d'éducateurs et de relais dans les quartiers populaires. A l'époque, nous n'avons pas travaillé à trouver des remplaçants. Cela est dans l'ordre des choses, parce que le Maroc évolue et nous ne retrouverons jamais la même position que nous occupions auparavant. Peut-être qu'il viendra un moment où nous vaincrons, mais ce sera d'une autre manière. Si les gens attendent de nous d'être des nostalgiques attachés à l'USFP des années 1970 ou 1980, je dis que c'est fini. Nous étions en présence d'un combat et, aujourd'hui, il s'agit d'une autre lutte. Il faut que nous nous adaptions à ce genre de nouveaux défis. Nous étions en conflit avec l'Intérieur, l'autorité. Là, on est face à autre chose. Il y a une crise internationale des valeurs.
Y compris à l'USFP ?
Il s'agit de la société marocaine et l'USFP évolue au sein de cette société. Nous défendons des valeurs et nous présentons les choses de manière exemplaire, à tel point que nous n'atteignons pas nos objectifs. C'est ce qui nous expose aux critiques. Peut-être que notre problème est que nous plaçons la barre morale très haut, à la recherche d'une société idéale.
Qu'est-ce que vous comptez faire dans la conjoncture actuelle pour sortir de la crise ?
Il est vrai que l'USFP est un parti traditionnel, mais il n'a pas de baguette magique pour résoudre tous les problèmes. Nous allons essayer de remporter les élections communales de 2009. C'est une question primordiale même si, sur ce volet-là, il y a beaucoup d'incompréhensions. On nous dit avec beaucoup d'ironie, que nous sommes devenus un parti électoraliste. Que voulez-vous qu'on réponde. En démocratie, ou bien vous êtes un parti électoraliste ou bien vous n'avez pas de raison d'exister. Nous ferons notre possible pour percer en 2009, mais aussi pour nous préparer pour 2012. Toutefois, à l'heure qu'il est, je ne peux vous dire exactement ce que nous comptons faire ou décider. Cela viendra de manière progressive, parce que ce sont les instances de décision du parti qui vont trancher sur toutes ces questions.
Il faut aussi prendre en considération un autre aspect. La situation actuelle de l'USFP a aussi ses bienfaits qui doivent être soulignés et il ne faut pas se limiter à parler de gens qui s'entredéchirent. Il y a un problème qui est réel et nous essayons d'y remédier. Il se peut que nous échouions, que nous nous trompions sur la manière de le faire, mais nous avons pris le risque de nous y mettre.
Nous n'avons pas enterré le problème et nous n'avons pas détourné les yeux. C'est ce qui fait que l'USFP est le parti de l'espoir, parce qu'il a le courage de faire face à la réalité.
N'y a-t-il pas de risque que cette crise ne dégénère au sein de l'USFP pour déboucher, par exemple, sur de nouvelles scissions ?
Je ne le souhaite pas. J'espère que nous allons rester groupés, même si les différends s'installent. On aimerait par contre ratisser large et pourquoi pas, après cette épreuve, repartir sur des bases nouvelles et regrouper la gauche.
Y compris pour le recrutement de nouveaux militants et cadres ?
En politique, on ne recrute pas comme on recrute dans l'administration. Il faut qu'il y ait de la motivation, comme pour le sport. Il faut un minimum de motivation. |