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Jamal Chichaoui interpelle Youssfi Kaddour

«Vous vous souvenez sûrement de moi. Dans les tréfonds de votre mémoire, bien au fond de cette part d’ombre que vous voulez oublier, effacer, gommer, vous devez très probablement vous souvenir de moi. Le militant aux yeux bleus, le jeune homme qui rêvait à des lendemains meilleurs avec Ila Al Amam, c’est moi. On s’est souvent croisés à Derb Moulay Chrif. Vous étiez commissaire de police, fringant, élégant et aimant le cigare. J’étais militant, bande noire aux yeux. C’étaient les années de plomb. Des années de braise et de souffrance. Faites un effort, convoquez vos souvenirs et regardez les yeux bien ouverts sans éviter mon regard, ces tranches de vie confisquées pendant un long séjour à Derb Moulay Chrif.
En ces temps de réconciliation, d’histoire réécrite, de pages lues avant d’être tournées, j’ai choisi de vous écrire, M. Youssfi
Kaddour. Rassurez-vous, Monsieur le Commissaire. Ce n’est pas la victime qui s’adresse à son bourreau dans une inexplicable relation sado-masochiste. Je vous adresse cette lettre parce que vous incarnez Derb Moulay Chrif et que je voudrais qu’on en parle, vous et moi, une dernière fois, dans un ultime devoir de mémoire.
J’ai appris que vous étiez souffrant et comment vous expliquer que je ne souhaite pas vous voir disparaître. La rancune n’a jamais été mon fort. Certains de vos collaborateurs - comment pourrais-je les appeler? - sont décédés, d’autres ont changé de métier. L’un d’entre eux, qui prétendait être fassi, est aujourd’hui vendeur de tissu à Derb Omar, à Casablanca. Etrange reconversion… D’autres souffrent au quotidien, hantés par le souvenir du Derb. Savez-vous que je suis devenu architecte? Oui, vous devez sûrement le savoir.
Si je vous écris aujourd’hui M. Youssfi Kaddour, vous qui n’aviez de cesse de vous présenter comme un fidèle serviteur de l’Etat, c’est pour vous demander d’observer ce qui se passe aujourd’hui dans ce pays qui a eu mal à ses libertés, d’observer cette dynamique de changement, de regarder au plus près cette transition démocratique que nous vivons bon an mal an. En vous inscrivant dans cette volonté de changement, cet élan de vérité, cette dynamique de page lue avant d’être tournée, vous pouvez, vous, le commissaire en ces années de plomb, faire œuvre utile, à l’histoire, à la citoyenneté, aux générations prochaines. Par votre témoignage, vous donnerez du sens au «plus jamais ça», si cher à Driss Benzekri, pour que ne se reproduise en effet plus jamais ça. Par votre témoignage, les historiens pourront alors tenter de comprendre un système fait de répression et d’arbitraire et déterminer les responsabilités politiques. Je le dis haut et fort pour avoir vécu dans ma chair ce système, le premier responsable n’est autre que l’ancien ministre de l’intérieur, Driss Basri qui doit rendre des comptes plutôt que de provoquer à longueur de colonnes qui lui sont généreusement ouvertes. Le mouvement démocratique ne doit pas se faire oublieux. Cet homme est responsable et il prétend encore tirer les ficelles dans un dangereux jeu de rôles.
Convoquons nos mémoires respectives, si vous le voulez bien, Monsieur le commissaire. Dans ces lieux de sinistre mémoire, vous étiez tous omnipotents, détenteurs de tous les pouvoirs, de tous les droits et surtout celui de vie et de mort. Vous étiez couverts, c’est bien comme ça qu’on dit, non? Des militants sont morts sous la torture. Comment parler de l’assassinat de Abdellatif Zeroual sinon qu’il a été perpétré de manière froide, volontaire, préméditée. Les souvenirs me reviennent. Avais-je vraiment oublié ?
Je peux vous le dire aujourd’hui. Le saviez-vous M. Y. Kaddour? A Derb Moulay Chrif, dans ce commissariat de l’horreur où vous donniez vos ordres, il y avait bien des «hajj» qui n’aimaient pas ce qu’ils faisaient. Mes compagnons de galère et moi, nous nous souvenons des plus méchants, des plus sadiques, ceux qui prenaient plaisir à nous voir souffrir et privés de tout. Mais nous nous souvenons aussi des gentils, de ceux qui nous offraient des moments rares d’humanité. Une chanson d’Oum Kaltoum que nous faisait écouter pendant deux heures un gardien à la veille d’un aïd, était une manière de nous réconcilier avec le monde des hommes, une manière de réaliser que dans un tel système de répression, des exécutants, des hajj, n’étaient pas très fiers de ce qu’ils faisaient. Ils existaient, et nous les avons rencontrés.
Je me souviens aussi d’un commissaire, Housni, aujourd’hui décédé, à qui il faut quelque part rendre hommage car il a su rester humain dans un lieu qui a fait de la déshumanisation un mode de vie et de pensée. Seriez-vous capable de le comprendre? J’ai presque envie de vous confier que les interrogatoires auprès de lui étaient des moments de répit. Nous soufflions. Ce commissaire a ôté ma bande, m’a donné un café, m’a laissé regarder pendant quelques minutes une coupe des clubs champions à la télé. 5 ou 10 minutes de football pour un amoureux fou de l’équipe de Barcelone, ce sont peut-être des gestes dérisoires mais qui ont une valeur immense dans l’univers de Derb Moulay Chrif.
Je ne crains pas de le reconnaître. En cette phase où la lumière est en train de se faire sur des pages douloureuses de notre histoire, il faut savoir rendre justice à toutes ces personnes qui étaient «bien», toutes ces personnes qui ont su prendre des risques en donnant à voir des gestes d’humanité alors qu’ils étaient payés pour montrer exactement le contraire.
Je sais, Monsieur le commissaire, tous ces souvenirs qui ressurgissent, tout ce passé qui remonte à la surface vous dérange, vous qui avez choisi d’oublier, de vous faire amnésique, de recommencer une autre vie. A l’amnésie, je préfère la reconnaissance. Je suis ainsi fait. Sont-ce des travers de militants ? Reconnaître ce qui s’est passé. Vous devez M. Youssfi Kaddour reconnaître vos erreurs pour que votre pays, notre pays avance. Je n’ai nulle envie de vous faire un procès, ni de vous voir jugé par un tribunal. Je veux que ce soit votre conscience qui vous fasse un procès. Je rêve de ce jour où vous reconnaîtrez vos fautes, vos très grandes fautes.
Excusez mes digressions, que voulez-vous , d’autres souvenirs me reviennent. Vous étiez souvent étonné par notre formation et notre culture. Vous saviez plus que quiconque, M. Youssfi Kaddour, que nous n’étions ni des guerilléros ni des aventuriers qui voulaient prendre les armes. Je rêve de ce jour où vous reconnaîtrez le tort qui a été fait aux militants qui ont connu Derb Moulay Chrif, la bande noire, les séances de torture et au bout les lourdes condamnations. Reconnaître publiquement ce que vous avez fait ? Je ne veux pas de spectacle. J’ai une idée : pourquoi ne pas écrire vos mémoires qui pourraient être édités après votre mort. Ce que je veux par dessus tout, c’est que votre récit puisse servir les générations prochaines.
Depuis quelques années, vous vous faites discret. Vous rasez les murs. Vous évitez le regard des autres, là-bas dans ce beau quartier résidentiel de Casablanca.
Pardonner à Youssfi Kaddour ? Cela dépend de la notion du pardon, en tout cas, ne pas pardonner au sens chrétien. Que dire à la mère de Zéroual qui n’a plus jamais revu son fils ? Que dire à la famille de Grina ? Que dire aux enfants de El Abdi ? Comment expliquer à Aouham Mustapha, ce jeune de 18 ans, qui a perdu la raison sous la torture ? C’est dur. Pourtant, je suis prêt à vous pardonner dans le sens où vous permettrez au pays d’avancer dans sa quête de la vérité en témoignant, en contribuant à l’édification de l’Etat de droit pour que telles violations des droits humais ne se répètent plus jamais. Je n’ai pas envie que vous alliez en prison, parce que la prison, je ne la souhaite à personne. Je veux qu’à travers vous et votre témoignage une leçon soit donnée à tous ceux qui prétendaient servir l’Etat.
Je sais, c’est dur, très dur. Mais sachez M. Youssfi Kaddour que ce n’est pas une défaite, qu’il n’y a pas de revanche à prendre. Dans cette affaire, un seul doit gagner : notre pays, ce pays qui est le vôtre et le mien.”


Propos recueillis par Nargis Reghaye
in Liberation

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